Un texte

 Gorette a disparu

Les enfants savent qu'une fleur au milieu du chemin oblige à faire un détour ou qu'il suffit de tendre la main pour qu'une coccinelle s'y pose. Les adultes ont oublié toutes ces choses, c'est pourquoi les enfants les jugent parfois sévèrement, comme il arrive dans cette histoire qui est peut-être un conte ou bien qui ne l'est pas.

   Il était presque une fois, une petite fille qui avait reçu en cadeau un petit goret ou plutôt une gorette car c'est ainsi que son grand-oncle lui avait dit de la nommer. Il était un jour revenu de la foire aux bestiaux, qui se tenait une fois l'an sur l'Esplanade, avec deux chèvres dans sa charrette et une petite truie qui poussait des cris attendrissants. Il avait alors demandé à la petite fille, qui s'appelait Gisèle, de prendre bien soin d'elle, de la tenir aussi propre qu'elle le pourrait et de lui donner à manger autant qu'elle voudrait. Gisèle en avait conclu que Gorette lui était donnée. Elle embrassa son oncle malgré les poils durs de sa barbe qui lui piquaient les joues et, sans plus tarder, commença à bichonner sa Gorette.
   Elle fit si bien qu'en peu de jours Gorette connaissait son nom et accourait trotte menu quand Gisèle l'appelait. Elle se frottait contre elle avec conviction et, sans se faire prier, la suivait au jardin où elle jouait aussi bien qu'une petite chienne aurait pu le faire. Il lui fallut un peu de temps pour venir à bout des escaliers de la maison et la petite fille se divertissait beaucoup de la voir s'obstiner. Il est vrai qu'elle agitait dans sa main une pomme promise à sa Gorette si elle arrivait tout en haut. Enfin, elle y parvint et engloutit non pas une pomme mais deux ou peut-être trois. Ce jour-là, Gorette fut admise à la cuisine où elle dévora les épluchures avec beaucoup d'application.
   Gorette et la petite fille devinrent vite inséparables. Elles passaient ensemble chaque jour de longues heures complices. Gisèle veillait scrupuleusement à la nourriture de sa protégée, la lavait, la brossait et lui parlait à l'oreille si doucement qu'on n'aurait pu entendre ce qu'elle lui disait. Gorette se laissait câliner avec aise et poussait des cris déchirants quand la petite fille venait à s'éloigner. Aucune petite truie n'avait jamais été aussi bien traitée. Aucune petite fille n'avait jamais autant aimé un goret. Tant et si bien que, de semaine en semaine, de mois en mois, Gorette grandissait et grossissait. Eugène et Maria semblaient s'en réjouir. Les rations augmentaient et Gorette s'épanouissait. Gisèle s'en inquiétait mais n'obtenait pour toute réponse qu'un "Elle est là pour ça" qui la plongeait dans une grande perplexité sans éveiller encore le moindre soupçon.

   Novembre courait maintenant vers décembre dans la brume et la pluie. Le temps fraichissait, Gorette grossissait mais elle gardait toujours ses yeux vifs et son air rieur. Vinrent un jour deux hommes d'une ferme voisine. Ils voulaient voir la truie, disaient-ils. L'oncle les accueillit avec beaucoup de sérieux et descendit à l'enclos leur montrer l'animal. Gisèle, qui était occupée à nourrir les poules, feignit de ne rien voir et, à petit pas, recula vers l'enclos. Elle tendait l'oreille autant qu'elle le pouvait mais ne comprenait rien à ce qui se disait. Les deux hommes s'interrogeaient sur les bras qu'il faudrait. Il était aussi question d'une lune vieille à laquelle l'oncle semblait beaucoup tenir. Les deux hommes repartirent comme ils étaient venus, sans un mot pour Maria, sans un regard pour Gisèle. « Ils sont gaillards tous les deux, dit l'oncle, on peut compter sur eux. » Il avait l'air satisfait. C'est alors seulement que Gisèle s'aperçut que la tante avait posé la main sur son épaule, ce qu'elle ne faisait jamais.
   Le lendemain, les trois femmes de la ferme d'en bas vinrent rendre visite à Maria. Elles s'enfermèrent dans la cuisine et, cette fois encore, Gisèle ne put entendre ce qu'elles se disaient. La porte s'ouvrit enfin. Les femmes, en partant, faisaient le point. Il était question, de draps, d'eau bien chaude et de bassines. Une grande lessive se préparait.
   En bas, dans la première cave, Eugène, penché sur sa meule, affûtait des couteaux qu'elle ne connaissait pas. Il semblait y apporter un soin particulier, s'arrêtait par moments pour caresser la lame, éprouvait son tranchant, revenait à la meule puis, satisfait de son travail, enveloppait chacun dans un chiffon de feutre, le ficelait et le rangeait dans sa vieille gibecière. Gisèle, qui suivait attentivement, tous les détails de l'opération, observa que l'oncle prenait aussi la grosse lime grise. Quelque chose se préparait qui demandait trois ou quatre hommes, des plus solides, des bassines d'eau chaude et des couteaux bien aiguisés.
   Le jour suivant, trois hommes arrivèrent. Madame Maillès les accompagnait, souriante et décidée. Elle avait retroussé ses manches et marchait d'un pas martial, prenant sans hésiter la direction du groupe. Elle fut la première à entrer dans l'enclos pendant que l'oncle ouvrait à deux battants le grand portail d'entrée.  Ce fut Gorette qui comprit la première et se mit à pousser de longs cris suppliants. Mais déjà deux hommes l'avaient saisie par les oreilles pendant que les deux autres travaillaient à la ligoter. 
Gisèle, qui avait enfin compris, hurla un « Non ! » désespéré.  Tout en pleurant à grosses larmes elle tenta de s'interposer. « Maria, la petite ! » cria l'oncle sans lâcher sa prise.


   Gisèle n'attendit pas de sentir à nouveau la main de sa tante sur son épaule, elle s'élança vers le grand portail et courut à toutes jambes pour fuir cette ferme qui vibrait des cris profonds de la bête apeurée. Elle courut sur le chemin du moulin, plus loin qu'à perdre haleine en appuyant de toutes ses forces ses mains sur ses oreilles. Mais les cris de Gorette toujours la poursuivaient, renvoyés par le petit écho de la vallée. Puis, soudain, plus rien, un silence, comme une lutte qui s'achève. Gorette ne crie plus. Gorette est morte. La petite fille est désespérée. Elle voudrait s'enfuir encore, courir plus loin, mais elle n'est jamais allée toute seule au-delà du moulin. Elle hésite sur le chemin, trois pas en avant, quatre en arrière, toute gonflée de larmes et d'amertume. Elle revient pourtant à la ferme, poussée par une curiosité qu'elle ne comprend pas, hésite, s'arrête, fait encore quelques pas et lanterne en chemin en pensant à Gorette.
   Enfin, traînant les pieds, la voici revenue. Une grande animation agite la ferme d'en bas. La petite fille aperçoit ce qu'elle redoutait, la bassine de sang, les viscères alignés sur une table et, suspendue, une forme rose écartelée. « Elle nous a bien eus, ta Gorette, dit l'oncle. Elle est rusée. Elle s'est échappée. » Gisèle, interdite, regardait au bas de la rue, le cochon qu'on avait dépecé. « A sa place, on a tué un cochon de ceux de Refrégiés. » ajouta Maria. Gisèle hésita un instant, comme entre deux mondes, mais Maria avait pris la voix qu'elle avait quand elle lisait des contes. « Ce n'est pas vrai, leur cria l'enfant, et je le sais bien, moi, que c'est Gorette que vous avec tuée. »
   Un silence se fit. Puis Eugène, s'étant repris, comme une excuse qu'il se faisait, dit à la petite fille. « Il fallait bien pourtant. C'est dans l'ordre des choses. Et tu les aimes bien aussi, les grosses tartines de beurre avec du jambon cru. » Gisèle, qui les regardait sans souffler mot, se demandait quel était cet ordre des choses dans lequel il fallait que des petites filles élèvent des gorets avec amour pour que des grandes personnes puissent les tuer et les donner à manger aux enfants sur de grandes tartines de pain doré.  

Il faut bien que les charrettes écrasent en passant les fleurs de pissenlit, cela n'empêche pas les coccinelles de se poser parfois sur la main d'un enfant. 


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